Histoire du Soldat (Châtelet, 2025)

Histoire du Soldat (Stravinsky, 1918) 

DIREÇÃO MUSICAL Alizé Léhon ENCENAÇÃO Karelle Prugnaud VISTO Paris 25.06.2025 Théâtre du Châtelet 


Reprodução de um artigo de Télérama:

Histoire du soldat au Théâtre du Châtelet, un ovni théâtral et musical revisité de façon acrobatique 

La dimension circassienne imaginée par Karelle Prugnaud colle à merveille à ce mimodrame de 1918 signé Stravinsky pour la musique et Ramuz pour le texte. Le tout réenchanté par de brillants acrobates-comédiens.

23 juin 2025

Les plus grands récitants — du poète Jean Cocteau au metteur en scène Roger Planchon — auront scandé sur un rythme jazzy le visionnaire et crépusculaire mimodrame signé Igor Stravinsky (1882-1971) pour la musique et Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947) pour un texte brut et âpre, dont l’écriture concrète et poétique à la fois semble chevillée à la partition. Créée en 1918 à Lausanne alors que s’éternise la der des der, embrassant à la manière d’un conte pour enfant guerre, mal, mort, mémoire, passé, l’Histoire du soldat égratigne cœur et esprit à chaque reprise. Surtout dans cette mise en scène comme rarement accomplie de la comédienne et performeuse Karelle Prugnaud. Avec ses lumières noires, ses décors tout en ombres et lumières et son petit orchestre de sept musiciens nichés en l’air, au premier étage d’un bâtiment dévasté qui évoque autant l’Ukraine que Gaza. Sans actualisation sauvage et facile dans ce spectacle aux ambiances d’apocalypse et de rêve mêlées, qui conjugue musique, théâtre et cirque au gré d’un ballet infernal. Inspiré d’un vieux conte russe mais lorgnant autant le Woyzeck de Büchner (1813-1837) que le Faust de Goethe (1749-1832), cet ovni musical aux trois personnages — le récitant, le soldat, le diable — conte les illusions et désillusions d’un brave bougre violoneux revenu de la guerre pour une permission de quinze jours, où il se réjouit de retrouver mère et fiancée. Il croise malheureusement un diable vêtu de rouge incandescent, tel un cardinal (interprété par l’impressionnant circassien Nikolaus Holz à la voix d’outre-tombe). Qui lui propose d’acheter son méchant violon — métaphore de l’âme, on l’a compris — en échange d’un livre qui prédit l’avenir et lui permettra de devenir millionnaire. Histoire de le convaincre, le diable l’invite dans sa demeure où il lui fait découvrir les plaisirs comme les mirages du temps. Le soldat croit être resté trois jours ? Il est demeuré trois ans chez ce Méphisto, et à son retour au village, ni mère, ni fiancée ne le reconnaissent. Alors il décide de devenir riche. Avec le livre. Il n’y trouve pas davantage de bonheur. Lui importe désormais de récupérer son violon. Mais on ne joue pas impunément avec le diable, pas plus qu’on ne flirte avec le mal… Un public fasciné Impossible aussi de revenir en arrière, affirment le texte de Ramuz comme la musique de Stravinsky, imprégnée de références au présent, du tango au ragtime, que le compositeur a dû découvrir lors de son séjour dans le Paris cosmopolite de la Belle Époque. « Il ne faut pas vouloir ajouter à ce qu’on a ce qu’on avait… On ne peut pas être à la fois qui on est et qui on était… » Marche confiante vers le futur, croyance en la modernité, refus de se cantonner à un passé mortifère ? L’avenir et ses barbaries sans fin recommencées démentiront les deux artistes. Et un grand panneau s’affichera en latin à la fin du spectacle « Nihil mutat », soit « rien ne change ». La dimension circassienne imaginée par Karelle Prugnaud colle à merveille à cette Histoire du soldat réenchantée par des acrobates-comédiens, conçue à l’origine pour être jouée sans moyens, en ces temps de guerre interminable, et aisément tournée par les villages tel un spectacle forain. Par l’instantanéité de chacune de leurs performances, l’infini présent qu’ils font vivre à un public fasciné par la variété de leurs numéros, ils apportent paradoxalement un parfum d’éternité. Et si c’était l’extrême fragilité qui permettait de défier le temps?